The Shivah : Le rabbin mène l’enquête

 

Connaissez-vous l’AGS ?

 

L’AGS ou Adventure Game Studio est avant tout un logiciel gratuit tournée vers le développement de jeux d’aventure. Comme les point and click par exemple. Un concours s’est ensuite développé autour de ce logiciel : les AGS awards, qui sont donc centrés sur des jeux de ce genre conçus sur ce logiciel.

En 2006, Dave Gilbert, un développeur amateur, participe à l’un des concours AGS. Ce n’est pas son premier concours AGS, pour lesquels il a déjà créée plusieurs jeux d’aventure et a reçu plusieurs prix. Cependant, ce point and click mettant en scène un rabbin, qui va enquêter sur une mort suspecte à New York, dans une ambiance de film noir, va changer le cours de sa carrière.

Dave remporte une nouvelle fois un prix AGS avec son histoire de rabbin. Mais le développement de The Shivah ne s’arrête pas là puisque Dave va continuer de l’étoffer et de l’améliorer, en ajoutant par exemple des énigmes ou des voix pour ses personnages. Cela lui permet de le commercialiser d’abord via la plateforme de vente Manifesto Games. Puis il fonde son studio Wadjet Eye Games et devient développeur de jeux professionnel.

Alors de quoi s’agit-il précisément dans The Shivah, le jeu qui a fait franchir le pas de se lancer à plein temps dans les jeux à son créateur ?

The Usual Suspect

Russel Stone est rabbin à New York. Aujourd’hui, lors de son intervention dans sa synagogue, une seule personne est présente. Et elle s’est endormie. Stone est las. Sa synagogue est décrépie, elle n’a pas d’argent, plus personne ne vient. C’est à ce moment de doute sur sa situation et sa foi qu’un policier débarque dans son bureau afin de lui annoncer le décès d’un ancien membre de sa congrégation, Jack Lauder. Membre qui lui lègue 10 000 dollars, une belle somme pour rénover une synagogue décrépie. Mais l’argent ma bonne dame, ça ne tombe pas gratuit du ciel. Au vu des relations houleuses qu’il entretenait avec ce membre, Stone devient ainsi le suspect n°1. Son seul choix est d’enquêter de son côté afin de laver son nom, mais également de découvrir ce qu’il est arrivé à Jack.

 

Dans le bureau du rabbin, un policier l'interroge.
« Donc vous n’êtes pas au courant que Jack est mort depuis 3 jours, rabbin Stone ? »

 

En suivant Stone, vous allez peut-être avoir certains flashbacks d’autres œuvres. Un homme au caractère sombre et quelque peu cynique, qui enquête dans les rues mal famées de New-York, et qui va être amené au cœur d’une intrigue plus grande. Nous sommes clairement en plein film noir. Et dans un bon film noir. Les décors, la musique, le jeu d’acteurs et actrices de qualité : tout participe à cette ambiance particulière. Particulièrement le gameplay1, qui est composé d’énigmes très réalistes à base de conversation et de recherches dans des bases de données. Okay, ça a l’air ennuyeux dit comme ça, mais au contraire, cela renforce beaucoup l’immersion dans cette enquête de meurtre, ainsi que le sentiment d’accomplissement lors des réussites. Le seul point moins réaliste est une énigme exploitant habilement les stéréotypes sur les rabbins et qui vous rappellera les plus belles heures de Monkey Island2.

 

Le rabbin se tient dans une allée sombre, près d'une entrée de métro, des graffitis pleins les murs
L’allée sombre et inquiétante, critère indispensable du film noir.
Si la plupart des éléments d’un film noir sont présents en apparence, un aspect dénote pourtant du reste.

 

Rabbi Russell

Stone exerce une activité qui apparaît peu chez des personnages principaux en fiction. Cela ne concerne pas que Stone par ailleurs, toute l’œuvre baigne dans la culture de la religion juive. Si l’on en apprend un peu plus sur cette culture, elle n’est pourtant pas le cœur du jeu, mais sa toile de fond. C’est d’ailleurs une volonté directe de son créateur qui, s’il est juif, a déclaré qu’il ne se sentait pas très religieux. Dave a créé ce jeu lors d’un séjour à l’étranger où peu de gens comprenaient cette partie de son identité. Ce qui lui a donné l’envie de renouer avec les aspects culturels et traditionnels du judaïsme lors de l’écriture de son jeu 3.

 

un jeune homme en robe blanche et kippa s'exprime en hébreu dans la synagogue vide
Heureusement, Stone n’est pas entièrement seul lors des sermons.

 

La religion juive n’est donc pas le thème de The Shivah. Mais ce dernier est dissimulé dans le titre.

What remains of Jack Lauder

The Shivah désigne une période de deuil dans la religion juive. Et c’est bien ce dont il est question ici : le deuil.

Dave Gilbert avait déclaré que la mort était très présente dans ses œuvres, car, plus que trouver le méchant, ce qui est important c’est de permettre de tourner la page aux personnes ayant subies une perte et de leur offrir une fin 4. Ici, évidemment on se questionne sur l’identité du coupable, mais le jeu donne surtout beaucoup d’importance aux personnages proches de la victime, dont le rabbin, qui l’a connu quelques années auparavant. Lorsque l’on joue, on s’intéresse plus au mystère planant sur la relation Stone-Jack et sur l’origine de leur dispute, plutôt que sur celui concernant le coupable (qui lui a des motivations assez classiques dans ce genre).

 

Stone parle avec Zelig, la veuve de Jack, en colère contre le rabbin
Zélig, la veuve de Jack n’est pas très heureuse de revoir Stone. « Oh alors comme ça vous êtes DÉSOLÉ ? »

Une des raisons principales de cet intérêt est l’écriture du rabbin Stone. J’ai évoqué plus haut le fait que le jeu était un bon film noir (un bon jeu vidéo noir en réalité), et cela est dû au fait qu’il évite beaucoup de clichés du personnage principal. Stone n’est pas un détective alcoolique, complètement inaccessible émotionnellement, avec une origine story tragique sur sa femme et ses gosses, qui a des méthodes ultra violentes, et à qui l’œuvre donne un petit côté edgy.

Le rabbin s'apprête à faire un sermon sur la souffrance, devant une salle vide
« Aujourd’hui dans mon sermon, j’aimerais parler de la souffrance »

 

Stone est quelqu’un qui lors d’un évènement tragique, essaie de rechercher la vérité avec ses moyens, et qui doit se confronter à ses erreurs de jugements passées. Stone est un personnage complexe et nuancé, pourtant présenté dans une durée très courte de jeu, pour lequel on ressent de l’empathie mais qui, malgré ses bonnes intentions, a des défauts. On a de la peine pour Stone qui perd sa foi et qui ne parvient plus à rassembler sa communauté. Mais on découvre qu’il a également blessé des gens avec son entêtement. Il s’éloigne de beaucoup de clichés de personnages réellement mauvais et insupportables pour lesquels une œuvre essaie de créer de l’empathie (souvent pour essayer d’être subversive) en relativisant ses actes, sans qu’il y ait même une volonté de faire évoluer ce personnage. Là ce n’est pas le cas. Le rabbin est critiquable mais il n’a gâché la vie de personne. Il a fait de mauvais choix et a perdu des relations. Il n’est jamais glamourisé, au contraire, il peut paraître parfois un peu ridicule dans le fait qu’il soit aussi borné ou trop blasé. Il reste une personne essayant de faire le bien, tant que possible, et qui sait s’améliorer.

 

 

The Shivah est un jeu divertissant, court, drôle, beau et sincère. Mais il est surtout réussi dans la facilité qu’on a à s’identifier à son personnage principal. Plus qu’un héros ou un anti-héros, il est notre parfait reflet de personne lambda, capable de la pire mauvaise foi et d’attendre qu’il soit trop tard pour réparer ses erreurs, mais aussi capable d’en prendre conscience et d’au moins tenter aujourd’hui d’être un peu moins mauvais qu’hier.

 

Avez-vous envie de tester The Shivah ? Avez-vous joué aux autres jeux de Dave Gilbert ? Connaissez-vous des œuvres similaires ?

Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager et/ou rejoindre le site sur Twitter et Facebook.

 

Jeu disponible à 4,99 € sur Windows, Mac et Linux sur Steam ici ou GOG ici.

 

Crédit images :

  • Steam
  • GOG
  1. Mot qui désigne la façon dont le jeu se joue. Cependant, le mot est devenu très fourre-tout pouvant être utilisé pour désigner le ressenti du joueur, la maniabilité d’une manette etc.
  2. Pour celles et ceux ne connaissant pas cette œuvre, c’est un classique du jeu vidéo et du point and click (avec des pirates)
  3. interview ici
  4. interview ici

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *